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La
construction d'un écrivain
La
carrière de Modiano semble se diviser en deux parties, correspondant à
deux moments bien précis de son parcours personnel. De La Place de l'Étoile,
en 1968, à Rue des boutiques obscures, une décennie plus tard, toutes
les œuvres s'articulent autour de la figure de l'Occupation. Le (très)
jeune écrivain, qui collectionne les prix littéraires, du prix Fénéon
jusqu'au très prestigieux Goncourt, en 1978, décline cette période sous
toutes les formes littéraires possibles : romans, bien sûr, mais aussi
pièce de théâtre (La Polka), entretien (avec Emmanuel Berl) ou récits
plus ou moins autobiographiques (Livret de famille). Autour du thème central
viennent se greffer des interrogations connexes : la Collaboration, bien
sûr, mais également la trahison ou la survie. En effet, né le 30 juillet
1945 à Boulogne-Billancourt, l'écrivain n'a pu connaître la pesanteur
des années qu'il évoque, mais fut durablement marqué par le parcours de
son père qui, malgré ses origines juives, vécut de trafics divers avec
un certain nombre d'officines allemandes durant l'Occupation. Rapidement
délaissé par ses parents (le père poursuit ses affaires à l'étranger et
sa mère multiplie les tournées théâtrales) après la guerre, le jeune Modiano
se trouve ballotté d'internats en pensionnats avec son jeune frère, Rudy,
né en 1947. Sa mort, quelque dix ans plus tard, traumatisera durablement
le futur romancier qui lui dédiera tous ses ouvrages jusqu'en 1978.
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En ce qui concerne le style, la phrase de Modiano se caractérise par
une extrême précision, soucieuse de pénétrer au cœur même des émotions
en réduisant le décor à sa part la plus suggestive. L'économie de moyens
met en évidence les aspects les plus saillants d'une description ou
d'une situation. Villa triste, en 1975, marque le sommet de cette période.
Réfugié dans une ville d'eaux à la frontière suisse, afin d'échapper
à son hypothétique conscription pour l'Algérie, le narrateur y fait
la rencontre d'Yvonne, jeune " comédienne " avec laquelle il va vivre
un été inoubliable, suspendu hors du temps pour mieux s'oublier dans
l'instant présent. Quelques touches judicieuses et pertinentes suffisent
à créer un décor ou à mettre en place l'atmosphère nonchalante d'une
station balnéaire au début des années soixante : le silence des après-midi
écrasés de chaleur, la douceur des soirées au bord du lac ou encore
la participation des héros à un concours d'élégance fort compassé. Ce
roman, qui présentait une rupture avec la thématique habituelle de l'écrivain,
annonce la seconde phase d'une carrière où prédomine l'attention accordée
aux parcours individuels et à la flétrissure du temps.
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Portraits d'êtres blessés
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© DR
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D'Une
jeunesse, en 1981, à La Petite Bijou, vingt années
plus tard, Modiano semble privilégier l'étude des trajectoires
personnelles. Délaissant le roman aux marges de l'autobiographie,
l'écrivain attache une importance croissante aux êtres de fiction
auxquels ne paraît plus dévolue l'intimidante tâche de représenter
l'auteur. Celui-ci, sans retoucher son style volontiers concis
et lapidaire, se laisse davantage porter par la liberté de la
narration. Son thème de prédilection devient alors la hantise
de la disparition.
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En
fixant sur le papier les parcours fugitifs de jeunes gens happés par
l'existence, le romancier se charge de l'exigeante mission qui consiste
à les tirer provisoirement de l'indifférence et de l'oubli auxquels
ils paraissaient voués. On ne s'étonnera pas qu'un homme qui collectionne
les annuaires du Paris des années soixante et soixante-dix (par rues
et par noms ! ) ait fini par mettre son art au service du cadastre et
de l'état-civil. Si cette nouvelle approche s'inscrit dans le cadre
de la fiction, comme Fleurs de ruine, en 1991, ou Des inconnues, en
1999, Dora Bruder, texte à la frontière entre le récit et le témoignage
publié en 1997, prend directement l'Histoire à partie. Préfaçant l'édition
du Mémorial des enfants juifs déportés pendant la guerre, Modiano entreprend
par la suite de reconstituer, de la façon la plus fidèle possible, l'existence
de la jeune Dora. À cette fin, il parcourt les lieux de son enfance,
de la rue où elle habitait avec ses parents jusqu'aux murs de son orphelinat
du XXe arrondissement, tâchant de substituer à la froideur administrative
d'un registre la véritable personnalité d'un être, arraché au monde
par le régime de Vichy - être avec lequel il multiplie les comparaisons,
imaginant que, né quelques années auparavant, il aurait pu subir un
sort identique au sien. Ce texte bouleversant montre à quel point l'art
de Modiano a su évoluer, passant de l'introspection un peu systématique
à une extrême attention accordée aux autres.
Trajectoires de femmes
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Au
cours des dernières années, Modiano a multiplié les figures de
femmes dans ses œuvres, trouvant sans doute dans leur sensibilité
et leur vulnérabilité un écho à ses préoccupations personnelles.
Son dernier roman en date, La Petite Bijou, ne faillit pas à la
règle. Dans cette œuvre, c'est une très jeune adulte qui prend
en charge le récit de ses doutes et interrogations, rattrapée
par un passé qui revient brutalement prendre possession de son
existence.
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Repérant
une femme au manteau jaune dans le métro, elle croit reconnaître sa
mère, tenue pour morte des années auparavant au Maroc. Sans jamais se
présenter à cette inconnue, elle la suit à plusieurs reprises au pied
d'un immeuble de banlieue. Reviennent alors à la mémoire les tableaux
d'une enfance sans affection ni tendresse, dont le seul éclat est la
rapide figuration dans un film aux côtés d'une mère négligente, distribuant
avec la plus grande parcimonie les miettes de son affection. Sevrée
de tendresse et d'attention, la petite fille devra se contenter de la
présence d'un chien - que la mère ira volontairement perdre dans les
allées du bois de Boulogne. Parvenue à l'âge adulte, la jeune femme
retrouvera chez les parents d'une fillette, dont elle assure occasionnellement
la garde, la même froideur et le même désintérêt à l'égard de l'enfant.
Se met alors en place un jeu de retour en arrière et de confrontations
entre la réalité vécue et les souvenirs ravivés, jetant sur le présent
une lumière crue voire insoutenable.
Comme dans tous les romans de Modiano, les errances dans la capitale,
les doutes de la petite Bijou (la femme au manteau jaune est-elle vraiment
ma mère ?), les zones d'ombre (qui est le mystérieux Jean Borie, frère
de ma mère ?) et l'afflux de souvenirs plus ou moins certifiés constituent
une part fondamentale du récit. Toutefois, jamais l'écrivain n'avait
proposé d'évocation aussi poignante de la détresse et du désarroi d'êtres
livrés à eux-mêmes, sans attaches familiales ou géographiques, contraints
de se recomposer des familles d'adoption au gré des rencontres pour
conserver un semblant de repères dans l'existence. L'économie de moyens
avec laquelle Modiano dessine les contours de ce monde d'indifférence
larvée, d'hostilité réelle ou supposée, donne à chaque phrase, chaque
évocation, toute sa portée. Le romancier procède avec pudeur et retenue,
refusant de céder à une émotion trop facile, de sorte que c'est au lecteur
de mesurer la violence de propos et situations au caractère parfois
insoutenable.
Difficile de ne pas ressortir bouleversé par ce récit, qui, sans jamais
jouer sur les cordes trop faciles de l'émotion et de la sensibilité,
propose le tableau révoltant d'enfances à jamais broyées par l'égoïsme
et le manque d'amour.
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