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Patrick Modiano
Russie: les mystères d'une histoire tragique
 

 

Patrick Modiano, le paysagiste de la mémoire
Dossier du 15/05/2001


© Gallimard

Bibliographie
Biographie  

Depuis plus de trente ans, l'auteur de Villa triste et de Quartier perdu promène son mètre quatre-vingt-dix-huit et sa timidité légendaire dans le panorama littéraire français. Sans avoir jamais exercé d'autre profession que celle de romancier, il arpente et ausculte inlassablement les recoins sombres du passé, tentant de percer les mystères de son origine, choisissant de se mettre lui-même en scène ou chargeant des figures déléguées de le représenter. Par quel hasard, en effet, la destinée de ce fils d'un juif égyptien et d'une actrice hollandaise a-t-elle pu croiser la France des années sombres et faire de lui l'un des plus illustres représentants du roman contemporain ? Vingt-cinq œuvres ont passé depuis ses débuts, et la question demeure, inlassablement posée.



La construction d'un écrivain

La carrière de Modiano semble se diviser en deux parties, correspondant à deux moments bien précis de son parcours personnel. De La Place de l'Étoile, en 1968, à Rue des boutiques obscures, une décennie plus tard, toutes les œuvres s'articulent autour de la figure de l'Occupation. Le (très) jeune écrivain, qui collectionne les prix littéraires, du prix Fénéon jusqu'au très prestigieux Goncourt, en 1978, décline cette période sous toutes les formes littéraires possibles : romans, bien sûr, mais aussi pièce de théâtre (La Polka), entretien (avec Emmanuel Berl) ou récits plus ou moins autobiographiques (Livret de famille). Autour du thème central viennent se greffer des interrogations connexes : la Collaboration, bien sûr, mais également la trahison ou la survie. En effet, né le 30 juillet 1945 à Boulogne-Billancourt, l'écrivain n'a pu connaître la pesanteur des années qu'il évoque, mais fut durablement marqué par le parcours de son père qui, malgré ses origines juives, vécut de trafics divers avec un certain nombre d'officines allemandes durant l'Occupation. Rapidement délaissé par ses parents (le père poursuit ses affaires à l'étranger et sa mère multiplie les tournées théâtrales) après la guerre, le jeune Modiano se trouve ballotté d'internats en pensionnats avec son jeune frère, Rudy, né en 1947. Sa mort, quelque dix ans plus tard, traumatisera durablement le futur romancier qui lui dédiera tous ses ouvrages jusqu'en 1978.



Une identité incertaine

Angoisse de l'abandon, fascination pour les univers interlopes, volonté de percer les énigmes et de saisir les ressorts secrets qui régissent les relations entre des êtres que tout semble opposer, le monde de Modiano fait la part belle aux tourments et interrogations qui ont jalonné sa petite enfance. À cette thématique s'ajoute le sentiment de n'appartenir à aucune communauté, d'être seulement de passage, comme un étranger dans son pays d'adoption ; l'écriture représente alors l'unique domaine, le seul territoire, où la présence de l'auteur puisse s'incarner.

 


©
DR

Les trois premières œuvres de Modiano, La Place de l'Étoile, La Ronde de nuit, un an plus tard, et Les Boulevards de ceinture, en 1972, constituent une trilogie qui, sur fond d'Occupation, jette les bases de toute l'œuvre à venir. L'écrivain s'avance sous le masque d'un narrateur qui s'introduit dans les milieux les plus sordides de la Collaboration afin de cerner son identité, de mesurer la portée de son abjection ou de sauver son père. Dans chacun des cas, le texte se clôt par un constat d'échec sans appel.


En ce qui concerne le style, la phrase de Modiano se caractérise par une extrême précision, soucieuse de pénétrer au cœur même des émotions en réduisant le décor à sa part la plus suggestive. L'économie de moyens met en évidence les aspects les plus saillants d'une description ou d'une situation. Villa triste, en 1975, marque le sommet de cette période. Réfugié dans une ville d'eaux à la frontière suisse, afin d'échapper à son hypothétique conscription pour l'Algérie, le narrateur y fait la rencontre d'Yvonne, jeune " comédienne " avec laquelle il va vivre un été inoubliable, suspendu hors du temps pour mieux s'oublier dans l'instant présent. Quelques touches judicieuses et pertinentes suffisent à créer un décor ou à mettre en place l'atmosphère nonchalante d'une station balnéaire au début des années soixante : le silence des après-midi écrasés de chaleur, la douceur des soirées au bord du lac ou encore la participation des héros à un concours d'élégance fort compassé. Ce roman, qui présentait une rupture avec la thématique habituelle de l'écrivain, annonce la seconde phase d'une carrière où prédomine l'attention accordée aux parcours individuels et à la flétrissure du temps.


Portraits d'êtres blessés


© DR

 
D'Une jeunesse, en 1981, à La Petite Bijou, vingt années plus tard, Modiano semble privilégier l'étude des trajectoires personnelles. Délaissant le roman aux marges de l'autobiographie, l'écrivain attache une importance croissante aux êtres de fiction auxquels ne paraît plus dévolue l'intimidante tâche de représenter l'auteur. Celui-ci, sans retoucher son style volontiers concis et lapidaire, se laisse davantage porter par la liberté de la narration. Son thème de prédilection devient alors la hantise de la disparition.

En fixant sur le papier les parcours fugitifs de jeunes gens happés par l'existence, le romancier se charge de l'exigeante mission qui consiste à les tirer provisoirement de l'indifférence et de l'oubli auxquels ils paraissaient voués. On ne s'étonnera pas qu'un homme qui collectionne les annuaires du Paris des années soixante et soixante-dix (par rues et par noms ! ) ait fini par mettre son art au service du cadastre et de l'état-civil. Si cette nouvelle approche s'inscrit dans le cadre de la fiction, comme Fleurs de ruine, en 1991, ou Des inconnues, en 1999, Dora Bruder, texte à la frontière entre le récit et le témoignage publié en 1997, prend directement l'Histoire à partie. Préfaçant l'édition du Mémorial des enfants juifs déportés pendant la guerre, Modiano entreprend par la suite de reconstituer, de la façon la plus fidèle possible, l'existence de la jeune Dora. À cette fin, il parcourt les lieux de son enfance, de la rue où elle habitait avec ses parents jusqu'aux murs de son orphelinat du XXe arrondissement, tâchant de substituer à la froideur administrative d'un registre la véritable personnalité d'un être, arraché au monde par le régime de Vichy - être avec lequel il multiplie les comparaisons, imaginant que, né quelques années auparavant, il aurait pu subir un sort identique au sien. Ce texte bouleversant montre à quel point l'art de Modiano a su évoluer, passant de l'introspection un peu systématique à une extrême attention accordée aux autres.


Trajectoires de femmes

 
Au cours des dernières années, Modiano a multiplié les figures de femmes dans ses œuvres, trouvant sans doute dans leur sensibilité et leur vulnérabilité un écho à ses préoccupations personnelles. Son dernier roman en date, La Petite Bijou, ne faillit pas à la règle. Dans cette œuvre, c'est une très jeune adulte qui prend en charge le récit de ses doutes et interrogations, rattrapée par un passé qui revient brutalement prendre possession de son existence.

Repérant une femme au manteau jaune dans le métro, elle croit reconnaître sa mère, tenue pour morte des années auparavant au Maroc. Sans jamais se présenter à cette inconnue, elle la suit à plusieurs reprises au pied d'un immeuble de banlieue. Reviennent alors à la mémoire les tableaux d'une enfance sans affection ni tendresse, dont le seul éclat est la rapide figuration dans un film aux côtés d'une mère négligente, distribuant avec la plus grande parcimonie les miettes de son affection. Sevrée de tendresse et d'attention, la petite fille devra se contenter de la présence d'un chien - que la mère ira volontairement perdre dans les allées du bois de Boulogne. Parvenue à l'âge adulte, la jeune femme retrouvera chez les parents d'une fillette, dont elle assure occasionnellement la garde, la même froideur et le même désintérêt à l'égard de l'enfant. Se met alors en place un jeu de retour en arrière et de confrontations entre la réalité vécue et les souvenirs ravivés, jetant sur le présent une lumière crue voire insoutenable.
Comme dans tous les romans de Modiano, les errances dans la capitale, les doutes de la petite Bijou (la femme au manteau jaune est-elle vraiment ma mère ?), les zones d'ombre (qui est le mystérieux Jean Borie, frère de ma mère ?) et l'afflux de souvenirs plus ou moins certifiés constituent une part fondamentale du récit. Toutefois, jamais l'écrivain n'avait proposé d'évocation aussi poignante de la détresse et du désarroi d'êtres livrés à eux-mêmes, sans attaches familiales ou géographiques, contraints de se recomposer des familles d'adoption au gré des rencontres pour conserver un semblant de repères dans l'existence. L'économie de moyens avec laquelle Modiano dessine les contours de ce monde d'indifférence larvée, d'hostilité réelle ou supposée, donne à chaque phrase, chaque évocation, toute sa portée. Le romancier procède avec pudeur et retenue, refusant de céder à une émotion trop facile, de sorte que c'est au lecteur de mesurer la violence de propos et situations au caractère parfois insoutenable.
Difficile de ne pas ressortir bouleversé par ce récit, qui, sans jamais jouer sur les cordes trop faciles de l'émotion et de la sensibilité, propose le tableau révoltant d'enfances à jamais broyées par l'égoïsme et le manque d'amour.