|
Le Club
: Riches, pauvres, intellos, bidasses, jeunes, vieux, certains de
vos personnages semblent avoir une fêlure indicible en eux.
Anna Gavalda : Vous pouvez même aller au-delà, il
y a une fêlure en chacun d'eux, comme chez tous les êtres pensants.
D'ailleurs, je me méfie des gens qui n'en ont pas, qui ne doutent
jamais d'eux. En fait, je crois que suis attirée par les personnes
sensibles, un peu cabossées. Ce sont elles qui me touchent.
Le Club : On a l'impression que vous avez croqué ces tranches
de vie sur le vif, comme si vous aviez été témoin des scènes qui
arrivent aux personnages.
Anna Gavalda : Oui, c'est exactement ça. Quand je
travaille, c'est comme si j'allais m'installer sur un banc avec
mon ordinateur sur les genoux pour fabriquer des histoires. Là,
j'en ai écrit douze mais je crois que je pourrais en écrire encore
plus. Il fallait faire un choix.
Le Club : C'est presque un travail de journaliste ou de chroniqueur.
Vous y avez déjà pensé?
Anna Gavalda : En fait, c'est effectivement très proche
du journalisme d'investigation. Vous savez, quand je travaille sur
une histoire, je me renseigne beaucoup pour ne pas dire de bêtises.
Je suis bien obligée de m'informer ! Par exemple, en ce moment j'écris
une nouvelle sur un routier, eh bien je vais souvent à la station-service
qui est près de chez moi pour parler avec des types et les observer.
Je les harcèle de questions. Pour une autre histoire sur un motard,
j'ai acheté Motos magazine pour savoir de quoi je voulais parler.
Quant au journalisme, ça m'a beaucoup tentée, mais j'ai raté tous
les concours d'entrée, alors ! Mais bon, des gens comme Jack London
n'avaient pas fait d'études, ils étaient sur le terrain, ils écrivaient
et c'était tout de même du journalisme.
Le Club : Votre style très rythmé, coulant, correspond-il
à une facilité d'écriture ou est-ce simplement une apparence?
Anna Gavalda : Je tiens beaucoup à l'idée de phrases coulantes,
fluides, à ce que rien ne heurte jamais la lecture parce que, quelque
part, j'écris aussi pour des gens qui n'aiment pas forcément lire.
Je lis, je relis, j'essore, je dégraisse pour que le texte soit
nerveux. C'est une obsession chez moi. D'ailleurs, comme il y a
eu plusieurs réimpressions, j'ai été tentée de retravailler certains
passages. J'ai changé plein de choses. Mais il a bien fallu que
je m'arrête.
Le Club : Pourquoi avez-vous choisi d'écrire des nouvelles?
Anna Gavalda (riant) : Parce que je suis un peu fainéante
! Blague à part, cela va peut-être vous étonner : je n'aime pas
vraiment les nouvelles et je n'en lis pas. Pire, si j'étais à la
place des lecteurs, je crois que cela m'énerverait que Anna Gavalda
ne me donne qu'une bribe de vie et me laisser en plan ensuite. C'est
horriblement frustrant de ne pas savoir ce qui se passe après dix
pages ! Mais j'ai deux enfants, alors pour commencer, il est plus
facile d'écrire une nouvelle dans la nuit qu'un roman !
Le Club: L'humour est partout dans ces nouvelles.
Est-ce la seule issue pour s'en sortir?
Anna Gavalda : Oui, évidemment. J'ai envie de dire soyons
légers, comme dans La vie est belle (cf. le film de Begnini) ! Il
me semble qu'il y a une façon de parler des choses dures et pas
drôles avec légèreté. En tout cas, c'est la meilleure façon de sortir
du marasme quotidien.
Le Club: Pensiez-vous qu'on allait, passez-nous cette facilité,
vous attendre quelque part, comme cela s'est produit ? Etes-vous
surprise que ce premier rendez-vous avec les lecteurs se passe aussi
bien?
Anna Gavalada : Ce livre, je l'ai dédié à ma sour.
C'est ma première lectrice. Pour moi, c'est la lectrice idéale,
le cour idéal. Elle est drôle, sensible, marrante. Elle a mauvais
caractère. Si ce que j'écris passe par le prisme de son cour, si
son cour dit que c'est bien, alors je me dis que je trouverai d'autres
petits frères et sours comme elle. Des gens sensibles et tendres,
il y en a plein ! |